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Triathlète professionnelle sur le circuit longue distance depuis 2020, Alexia Bailly a grandi à Chaumont avec un tapis de gym dans une main et un vélo dans l’autre, avant de devenir championne de France junior en triathlon et en duathlon la même année.
Elle a travaillé chez IRONMAN® Europe à Francfort, déclaré pendant des années qu’elle ne ferait jamais d’IRONMAN® — et vient d’en terminer un en Nouvelle-Zélande. À 33 ans, elle parle sans filtre de la réalité financière du sport de haut niveau, de dix-huit mois sans course à pied, d’une mauvaise course à Aix qui a tout remis en question, et de la difficulté de savoir pourquoi on continue. Un portrait rare de sincérité.
Celle qui ne ferait jamais d’IRONMAN®… en a fait un
Alexia Bailly est l’une des rares athlètes pro à avoir vu le monde Ironman de l’intérieur — littéralement. Avant de passer professionnelle en triathlon, elle a travaillé pour IRONMAN® Europe à Francfort, au service partenariats, responsable des comptes sur toute l’Europe.
C’est là, au bord des parcours, qu’elle répétait à qui voulait l’entendre : « Non, jamais je ferai ça. Ils sont fous. »
Quelques années plus tard, en mars 2026, elle franchissait la ligne d’arrivée de l’Ironman de Taupō, en Nouvelle-Zélande.
Le déclencheur ? Dix-huit mois de blessure qui l’avaient éloignée de toute compétition. Après avoir enfin pu recourir, elle avait besoin d’un défi suffisamment nouveau pour se motiver à s’entraîner tout l’hiver. « Je savais que j’allais me comparer à ce que j’avais fait avant et que j’allais pas revenir au même niveau. J’avais besoin de quelque chose qui me mettrait tellement la pression que je n’aurais pas le choix que d’aller m’entraîner. »
La Nouvelle-Zélande servait aussi d’excuse parfaite. Elle y avait passé six mois en 2015 et voulait y retourner depuis. « Personne ne peut m’en vouloir de retourner là-bas si c’est pour faire un Ironman. »
Un premier IRONMAN® : gestion, maux de ventre et marathon en retenue
La course s’est globalement bien passée — elle n’a pas marché sur le marathon, ce qui était son objectif principal. Mais son analyse est lucide.
Son approche sur le vélo était ultra-conservatrice : moins de 140 BPM sur 180 km, une gestion quasi parfaite de l’effort. Ce n’est que sur le marathon que les choses ont légèrement déraillé. Après un premier tour à l’allure cible (4’30-4’40/km), elle a commencé à avoir des problèmes digestifs. « J’étais vraiment pas ouf malgré que niveau cardio, ça allait bien. » Elle a terminé en courant à 4’50/km, pour un marathon en 3h30 environ — loin de son objectif, mais sans jamais marcher.
Ce qui lui a le plus pesé, ce n’est pas la course — c’est la préparation. « La prépa IRONMAN®, pour moi, c’est beaucoup plus dur que l’Ironman. La course, c’est une journée. Tout le monde t’encourage, tes proches regardent. Mais la prépa, personne ne regarde, personne t’encourage, et ça recommence tous les jours. »
Pour l’instant : pas d’IRONMAN® en vue. « Ce n’est pas ce qui me fait le plus vibrer. Je trouve ça très long dans le contrôle. » Elle préfère la dynamique de course du 70.3, où on court contre les autres et pas seulement contre soi.
Un parcours atypique : gym, pôle espoir, blessures et CDI à Francfort
Alexia a commencé le triathlon à 7-8 ans à Chaumont, dans un club bien installé avec une école de triathlon. Son père y était déjà investi. Elle a pratiqué en parallèle de la gym artistique jusqu’à ses 14-15 ans — moment où elle a réalisé que les autres progressaient plus vite qu’elle en triathlon. « Ça a commencé à m’énerver. » Elle a tout misé sur le triathlon.
Le résultat : championne de France junior en triathlon et en duathlon la même année. Ce double titre lui a ouvert les portes du pôle sport à Montpellier — où elle s’est retrouvée à s’entraîner aux côtés de Jessica Harrison et Carole Péon qui préparaient les JO de Londres 2012.
Mais la montée en charge a été trop rapide. De 10-12h d’entraînement par semaine en junior à 18-22h au pôle, ajoutées à la fatigue de l’école de commerce et de la vie étudiante — les blessures ont suivi. Fracture de fatigue au tibia, chute à vélo avec tête radiale cassée. Deux saisons blanches. La confiance a disparu avec les résultats.
À 23 ans, elle a décroché son master en école de commerce et accepté un stage de fin d’études, qu’elle avait jusqu’alors réussi à éviter. Ce stage l’a conduite chez IRONMAN® Europe à Francfort. Deux ans en CDI, responsable des comptes partenaires sur l’Europe entière. « J’adore le marketing et la marque IRONMAN®, c’est un cas d’école. » Mais loin de ses amis, de son copain Pierre, de Montpellier. Et sans aucune envie de compétition — elle faisait du sport mais pas de courses.
Le retour : du championnat du monde amateurs au passage en pro
Le projet de retour est né d’un événement concret : les championnats du monde amateurs à Nice en 2019. « Ça serait cool de se qualifier. » Elle s’est qualifiée, et terminé deuxième dans sa catégorie derrière Charlène Clavel. Ce résultat a planté la graine : et si elle passait pro ?
Elle a quitté son CDI, créé son autoentreprise, et en 2020 — année Covid — elle a pris sa licence pro. Elle avait la chance de s’entraîner à Montpellier avec un groupe fort, celui d’Aurélien Lebrun avec notamment Émilie Morier. « Quand tout est en place autur de toi, tu te poses moins de questions. »
La réalité financière : vivre du triathlon ou survivre ?
C’est le sujet sur lequel Alexia est d’une franchise désarmante — et précieuse.
« La vie de triatlète pro, c’est pas la vie de rêve. Tu te lèves pas le matin, tu fais un peu le vélo, tu vas faire bronzette à la piscine. En vrai, tu survis. »
Dans ses meilleures années (2022-2023), elle a dégagé environ 10 000 à 12 000 dollars de primes de course, et jusqu’à 12 000 euros de défraiements via sponsors et mécènes. Total : environ 25 000 euros pour sa saison. Un budget qu’elle réinjectait entièrement dans sa pratique — la licence pro coûte 1 500 dollars, le moindre déplacement minimum 1 000 euros. « Je vivais, pas parce que je gagnais ma vie en triathlon, mais parce que j’avais pas de loyer à payer. »
Après sa blessure, elle est revenue à zéro. Quatre ans à reconstruire pour arriver à rentrer peut-être 15 000 euros pour sa pratique. « Tu perds tout d’un coup parce que tu performes plus. Tous les sponsors disparaissent. » Et le cycle recommence.
Son message est clair : « Sauf si t’es dans les tout meilleurs mondiaux, tu peux pas vivre du triathlon tel qu’on se l’imagine. C’est pour ça que tout le monde fait du coaching à côté, cherche des sponsors. C’est extrêmement difficile. » Elle salue au passage les triathlètes amateurs qui préparent un Ironman tout en travaillant à temps plein. « J’arrive pas à comprendre comment ils font. C’est un engagement de fou au quotidien. »
Une semaine type à 30 heures : la réalité du pro
À Montpellier, Alexia s’entraîne avec un groupe de triathlètes qui se retrouvent chaque matin à la piscine à 7h. Des coachs de haut niveau encadrent les séances natation — notamment Bertrand Billard et Glenn Mary — avec des athlètes principalement issus du circuit courte distance. Un niveau élevé qui tire vers le haut.
Structure d’une semaine type :
- Natation : 4 à 5 séances, entre 4 et 6 km par séance selon les périodes
- Deux entraînements supplémentaires dans la journée : soit une longue sortie vélo (3-4h) avec éventuellement un enchaînement course à pied, soit une séance de course à pied + musculation + vélo de récupération
Des journées à 5h de sport en moyenne, des semaines autour de 25-30h. « On a plus de temps que les amateurs pour s’entraîner, mais on est tellement fatigués qu’on peut rien faire du reste du temps. »
Pour la prépa IRONMAN®, elle a fait un ajustement contre-intuitif : redescendre à 4 natations par semaine au lieu de 5, pour arriver moins entamée sur les séances vélo et course à pied. Et changer l’ordre des disciplines : commencer parfois par la grosse séance vélo ou course à pied, et placer la natation en fin de journée — pouvant ainsi la raccourcir si les jambes n’en peuvent plus. « En partant toujours sur la natation le matin, si ça devient dur, tu vas avoir tendance à rogner sur le vélo ou la course à pied. »
La récupération : siestes, kiné et accepter de ne rien faire
Avoir du temps libre en étant athlète pro, ce n’est pas ce qu’on imagine. Alexia revient régulièrement sur ce paradoxe : on part le matin en se disant qu’on aura le temps de travailler sur des projets dans l’après-midi, et on rentre « comme un concombre », incapable de faire quoi que ce soit.
« C’est dur à accepter au début. Tu te dis : pourquoi j’y arrive pas alors que j’ai le temps ? » Mais c’est la réalité de la haute performance : il faut du temps de récupération passif — allongé, pas juste assis devant un bureau. La différence entre être assis et être allongé sur la récupération est réelle et mesurable.
Ses outils : beaucoup de siestes, une kiné hebdomadaire systématique (massages de récupération), alimentation soignée avec cinq repas par jour, automassage et étirements dès que des tensions apparaissent.
La mauvaise course à Aix et la question du sens
C’est peut-être la partie la plus rare et la plus précieuse de cette interview. Alexia parle ouvertement de là où elle en est au moment de l’enregistrement.
La course du 70.3 de Aix-en-Provence en 2026 a été une épreuve difficile, très loin de ses objectifs. « J’ai passé quatre heures quarante-cinq alors que mon temps visé était bien inférieur. J’ai vécu l’enfer mentalement et physiquement sur la course, mais je voulais pas abandonner. » Et après la ligne d’arrivée, une vraie remise en question : « Je me suis dit : aucune raison de continuer à faire ça. Financièrement, c’est compliqué. L’entraînement, je galère à me motiver. »
Elle n’a pas encore décidé de ses prochaines courses. Elle s’entraîne encore, mais deux à trois fois moins qu’habituellement. Elle cherche du sens. Une course de gravel à Gérone en mai 2026 lui a rappelé ce que ça fait d’être vraiment excitée avant une ligne de départ — une sensation qu’elle avait perdue sur les 70.3.
« La course, c’est une journée. Mais ton quotidien, c’est tous les jours. Il vaut mieux être heureux quand tu te réveilles le matin. »

