[INTERVIEW] Comment concevoir une chaussure de running en 2022 ? Tout savoir avec Stéphane de KIPRUN !

Le sommaire 📒

Découvrez notre échange avec Stéphane, ingénieur produit chez chez Kiprun, la marque running et performance de Décathlon. À travers cette longue interview, il nous détaille la conception d’une chaussure de running et plus précisément de la KD800 fraîchement testée sur Opentri.

Installez-vous confortablement, prenez un café et surtout, restez bien jusqu’à la fin… On parle d’une très grosse nouveauté 🔥

Charly d’Opentri

Bonjour Stéphane, on est heureux de t’accueillir aujourd’hui sur Opentri.fr. Tu es ingénieur produit au sein de l’équipe Kiprun, et tu viens nous parler de la KD800, la chaussure de compétition 2022 de la marque.

On a rédigé un article de présentation et de test de cette chaussure récemment.

L’idée, c’est de discuter avec toi des coulisses de la création d’une chaussure comme celle-ci, de la manière dont ça se passe au sein de l’équipe Kiprun, et enfin de comprendre un peu la technicité et la profondeur qu’il y a derrière la conception d’un produit comme celui-ci.

Première question : est-ce que tu peux te présenter en 2 mots et nous dire ce que tu fais aujourd’hui au sein de l’équipe Kiprun ?

Stéphane de Kiprun

Je m’appelle Stéphane, j’ai 37 ans et ça va bientôt faire 15 ans que je conçois des chaussures de running pour Décathlon. C’est un univers dans lequel je gravite depuis un petit moment, et je suis spécialisé plus particulièrement dans la gamme de chaussures dynamisme.

Nous, Kiprun, on distingue notre gamme en deux typologies de produits :

  • une gamme Stabilité
  • et une gamme Dynamique.

Je suis donc en charge de la conception Dynamique (tous les modèles qui s’appellent « KD » pour « Kiprun Dynamique »).

Charly d’Opentri

Il y a de vraies spécificités à travailler entre un modèle dynamique et un modèle plutôt stable chez vous ?

Stéphane de Kiprun

Oui. La spécificité, c’est ce qu’on appelle, nous, les promesses. Les promesses de dynamisme et les promesses de stabilité, ce sont vraiment deux choses à part. Notre travail, c’est de les caractériser, de les quantifier.

Qu’est-ce qui fait qu’une chaussure est plus ou moins dynamique ?

Quelles sont ses avantages et ses inconvénients ?

Comment les compenser avec une autre chaussure à côté ?

C’est tout l’art de la nuance et de la conception.

« Il se passe 18 mois entre la conception et la commercialisation d’une chaussure Kiprun« 

Charly d’Opentri

En tant qu’ingénieur produit. À quel moment tu interviens dans la création d’une chaussure ?

Stéphane de Kiprun

Entre le moment où on lance le projet et le moment où elle est en magasin, il se passe 18 mois. Et donc moi, sur ces 18 mois… J’interviens sur 2 ans (rires).

J’interviens dès le début du projet, au moment où l’on se dit : « on a besoin d’une chaussure dynamique conçue de telle manière, à tel prix, pour telle typologie de personne ».

Je vais être leader projet jusqu’au moment où la chaussure est validée.

Ensuite, on va rentrer dans une phase de production. Mais une fois que le produit est mis en magasin, je reste connecté au produit justement pour écouter les retours clients. C’est pour ça que je dis que sur 18 mois, j’interviens sur 2 ans.

Une fois que le produit est en magasin, mon métier n’est pas fini. Je reste connecté aux retours des utilisateurs, pour intégrer ça dans les conceptions futures. Voilà ce qui a plu, voilà ce qui n’a pas plu, et comment ensuite, on se sert de ça pour le mettre dans la prochaine collection.

Charly d’Opentri

Et j’imagine qu’en plus, dans ces 18 mois, vous effectuez des tests utilisateur pour vous assurer que le produit correspond à la promesse que vous souhaitez délivrer ?

Stéphane de Kiprun

Oui, utilisateurs et labo : on essaye de faire vraiment les deux. Je vais peut-être rentrer dans une phase un petit peu scolaire, mais dans ces 18 mois, il y a 8 étapes vraiment clés dans la structure du projet.

Avant de développer et de tester, on va d’abord commencer par une phase d’étude du design. Et la phase d’étude, sans entrer dans les détails, c’est plutôt une première étape macro :

Par exemple : « on veut faire une chaussure pour la compétition à 80 euros »

Ensuite, on va plutôt la dessiner. Là, l’idée, c’est de dire : il faut que la chaussure soit désirable. Il y a des codes de style et de design qui répondent vraiment au besoin, et qui rentrent aussi dans un budget qu’on s’est défini.

Une fois qu’on développe, on rentre dans le prototypage, et la phase de test arrive après le prototypage.

Puis, on va les tester de deux manières :

  • Une partie usage où on fait appel à nos testeurs terrain qui sont vraiment des gens qu’on connaît pour leur aptitude à bien maîtriser les produits, à tester aussi de manière régulière.
  • Et aussi, une autre partie laboratoire où on se dit : indépendamment des ressentis des gens, on sait que cette chaussure pèse tant, le retour d’énergie est de tant, etc.

Charly d’Opentri

Aujourd’hui, on discute de ce modèle qui est le modèle de compétition 2022, de votre gamme Kiprun : la Kiprun KD800. Globalement, ce produit, c’est la chaussure la plus dynamique, la plus légère et la plus orientée performance et compétition de la gamme Kiprun, pour l’instant, en 2022. Est-ce que tu as des choses à ajouter ? Comment tu le définirais en 2-3 phrases ?

« Le modèle de compétition conventionnel par excellence. »

Stéphane de Kiprun

Je dirais que c’est vraiment une continuité des modèles de compétition qu’on a eu jusqu’à maintenant : La KIPRUN Race, puis ensuite l’Ultralight et maintenant la KD800. C’est vraiment une continuité dans le temps, et c’est le modèle de compétition conventionnel par excellence.

Charly d’Opentri

Je comprends dans ta réponse que lorsque vous travaillez une nouvelle chaussure comme celle-ci, vous travaillez plutôt une évolution de la chaussure précédente au lieu de repartir d’une feuille blanche ?

Stéphane de Kiprun

Sur ce modèle-là, c’est tout à fait ça.

C’est une histoire qui a dû commencer à peu près en 2012. Cette chaussure-là, c’est presque 10 ans d’histoire. Les premières, c’étaient les KIPRUN Comp de 2012. Pour ceux qui se souviennent, Benjamin Malaty avait couru le marathon de Paris en 2h12 avec.

Et pour nous, c’était notre première chaussure compétition route qu’on avait conçue. Sauf que depuis 10 ans, on a gardé l’ADN de ce produit et on est venu l’améliorer par petites touches d’année en année. La KD800 s’inscrit dans la lignée des modèles précédents.

Parmi nos projets, il y a ceux qui commencent d’une feuille blanche et qui démarrent une histoire. C’est le cas pour la KS900 ou la KD900X à venir (NDLR : on y revient ensuite). Ce sont vraiment des modèles qui commencent de zéro.

Tandis que la KD800, c’est presque 10 ans de savoir et de retours.

Charly d’Opentri

Oui, et qui s’améliore de version en version ?

Stéphane de Kiprun

Exactement. Après, il y a des tendances. Les attentes varient un petit peu, que ce soit le drop, le poids, le retour d’énergie. Donc, on essaye aussi d’évoluer en fonction des tendances techniques du moment.

Charly d’Opentri

J’imagine qu’en voulant améliorer cette chaussure, il y a probablement d’autres facteurs qui vous influencent et qui rentrent dans votre réflexion et dans la conception ?

L’état du marché, la présence des modèles chez les concurrents a aussi pas mal évolué. J’imagine que ce sont des choses qui vous influencent aussi et qui vous sortent, un peu, de la théorie de « juste créer une version un peu plus avancée de la chaussure » ?

Stéphane de Kiprun

Oui, complètement, tu as tout dit. Notre modèle, il arrive à l’instant T. Le prochain arrive 2 ans après, mais en 2 ans, il se passe énormément de choses et donc on doit intégrer tout ça.

Alors parfois, c’est juste du retour client sur le modèle précédent et puis parfois, il y a une révolution qui est apparue entre temps.

Parfois, c’est une révolution technologique : une nouvelle mousse, une nouvelle technologie, une nouvelle manière de faire les choses, un nouveau composant.

On est en permanence à l’affût de ces mouvements-là pour essayer de rester dans la course. Parce que notre ADN chez Décathlon, ça a toujours été d’écouter les coureurs, donc il faut qu’on soit à l’affût de tout ça.

Charly d’Opentri

Sur la plupart des modèles Kiprun, on nous annonce des durabilités qui vont au-delà des 1000 km.

Est-ce que vous le pensez comme une vraie philosophie dans vos produits ?

Et est-ce que quand on fait le choix d’une durabilité aussi importante, on est obligé de tirer un trait sur d’autres qualités à la chaussure ?

« S’il faut changer de chaussures tous les 6 mois, on ne répond plus à notre mission »

Stéphane de Kiprun

Oui, c’est hyper important. Il y a déjà une part de notre ADN. Décathlon a l’ambition de rendre le sport accessible à tous. Dans l’accessibilité, il y a le fait de pouvoir permettre aux gens de pratiquer le sport, et il y a aussi l’accessibilité prix. Ça, c’est notre ADN d’entreprise.

Et l’accessibilité prix, elle passe dans l’acte d’achat, mais elle passe aussi dans le renouvellement. C’est intéressant d’être moins cher que le marché à valeur équivalente. Par contre, s’il faut renouveler plus vite…

On est aussi des coureurs et on se dit que s’il faut changer de chaussures tous les 6 mois, on ne répond plus à notre mission !

Aujourd’hui, on ne peut pas passer à côté de l’impact environnemental : produire une basket, c’est coûteux énergétiquement parlant !

Si notre chaussure vit plus longtemps, on la renouvelle moins aussi. Du coup, on minimise l’impact environnemental par une plus grande durée de vie.

Charly d’Opentri

Tu disais tout à l’heure en intro que tu travaillais sur la gamme de chaussures Dynamiques, en opposition à la gamme de chaussures Stabilité.

Est-ce qu’aujourd’hui, quand vous concevez des chaussures, on est toujours de toute façon obligée de faire un choix entre des chaussures confortables, des chaussures longue distance et des chaussures performantes, légères, mais qui ont moins d’amorti.

Est-ce que l’équation de trouver une chaussure qui soit à la fois très confortable mais aussi très performante est toujours aussi impossible à résoudre, ou est-ce que par les matériaux ou par l’évolution technologique, on commence à trouver un compromis entre performance et confort ?

« Aujourd’hui, sur le marché de la chaussure de running, on dépasse les 3000 références »

Stéphane de Kiprun

Là, on pointe un peu du doigt le graal. Je vais partir presque de l’autre extrême. Aujourd’hui, sur le marché de la chaussure de running, on dépasse les 3000 références ! C’est devenu un casse-tête pour l’utilisateur…

Demain, si vous ne pouviez avoir qu’une chaussure qui fait tout, c’est vraiment l’idéal.

Après, il y a une réalité plutôt technologique, qui fait que vis-à-vis des chaussures, un des paramètres les plus importants sur la performance, c’est la légèreté.

L’idée, c’est d’avoir la chaussure la plus légère possible. Pour faire les chaussures les plus légères possibles, jusqu’à il y a 5 ans, c’était assez simple, il fallait mettre le moins de matière possible. Et forcément, qui disait moins de matière possible, moins d’amorti ; c’était un fait. Et on s’en accommodait.

Depuis à peu près 4-5 ans, des nouvelles technologies émergents et disent : aujourd’hui, avec des chaussures à 200 grammes, on peut en plus procurer de l’amorti.

Par contre, ça va quand même au détriment de la durée de vie. C’est-à-dire que ce n’est pas non plus des mousses qui vieillissent très bien.

Aujourd’hui, l’équation amorti-durabilité-performance, c’est encore quelque chose qui n’est pas optimal, on y travaille.

Charly d’Opentri

Nous ne sommes pas dans le monde où l’on a tous 4 paires de chaussures différentes pour correspondre à tous les cas de figure. La réalité des budgets, et même peut-être juste de l’écoresponsabilité, fait qu’on n’est pas dans cette situation-là.

Stéphane de Kiprun

Exactement. C’est plus facile de satisfaire quelqu’un qui, aujourd’hui, a le pouvoir de s’acheter 4-5 paires de chaussures. C’est vrai que demain, on va essayer de dire : on va passer de 4 à 3 à 2 à une, et ce sera vertueux, je pense, pour tout le monde.

Charly d’Opentri

Je reviens sur le point que tu évoquais, sur la mission de KIPRUN et plus globalement de Décathlon, de garder des produits qui soient en perpétuelle progression technologique et technique, mais tout en conservant des prix accessibles.

Toi qui est ingénieur produit, est-ce que cette contrainte de prix accessible, ça change ta façon d’approcher la conception d’une chaussure ?

Est-ce qu’il y a des choix sur lesquels tu ne peux pas aller ?

Stéphane de Kiprun

Quand on lance un projet, le prix fait partie des données d’entrée.

Quand on fait des modèles entrées de gamme sur lesquels le prix est très important, je sais que je vais avoir peu de souplesse sur le prix, donc je vais prendre ça comme une donnée d’entrée très importante, et je vais aller chercher des technologies adaptées à ça.

Là, depuis quelques années, j’ai le plaisir de travailler sur des modèles très haut de gamme, où on raisonne un petit peu différemment – et ça c’est un petit peu nouveau chez Décathlon – c’est de dire : « On te donne un ordre de grandeur de prix sur lequel on voudrait aller. » C’est un ordre de grandeur. Maintenant, on va faire des jalons très réguliers, et les jalons vont nous permettre de faire des choix.

C’est-à-dire qu’on lance un prix à 150 euros, admettons. L’idée, après, par des points réguliers, soit le plus simple et l’idéal, c’est de dire : « Je peux répondre au besoin qui est attendu dans le budget qui m’est donné. » Donc ça, c’est l’idéal, mais c’est plutôt ce qui s’est passé sur les projets KD800 ou KD900X.

Mais demain, s’il arrivait qu’on se dise : on a trouvé une technologie qui est révolutionnaire, mais qui nous demande un effort financier. À partir de ce moment-là, sur le haut de gamme, on ne va plus penser en termes de prix, mais on va peut-être plus penser en termes de valeur. Et s’il y a une vraie valeur pour l’utilisateur, on va dire : « Ok, on va peut-être faire un petit effort financier pour aller chercher cette technologie-là. »

Charly d’Opentri

Donc il y a une vraie latitude, tout de même, de la part des ingénieurs produit, pour aller pousser, en tout cas soutenir le besoin d’avoir plus de largesse sur le prix, parce qu’il y a un vrai intérêt côté utilisateur et côté technologie dans le produit fini.

Stéphane de Kiprun

Voilà, surtout sur le haut de gamme.

En fait, ce qu’on veut surtout, c’est ne pas passer demain à côté d’une technologie ou d’un composant si jamais c’était un petit peu trop cher. La notion de ce qui est cher ou pas cher, ça dépend de la promesse derrière.

Si c’est plus cher mais que derrière, ce n’est pas 1000 km mais 2000 km qu’on peut revendiquer, forcément, ça devient moins cher si on peut doubler la durée de vie. C’est comme ça qu’il faut le voir.

Charly d’Opentri

Tu parlais justement des projets haut de gamme et tu l’as évoqué à plusieurs reprises. Le projet KD900X, c’est le nom – on ne révèle aucun secret – de la chaussure à plaque carbone KIPRUN qui va arriver à la rentrée.

Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ? C’est un vrai tournant chez KIPRUN de sortir la première chaussure à plaque carbone.

« Tu ne peux pas prétendre être un des acteurs du marché du running si tu n’as pas une chaussure nouvelle génération dans ton offre« 

Stéphane de Kiprun

C’est aussi un projet que j’ai eu la chance de mener. On va dire d’une certaine manière que les 10 ans d’expérience de la KD800 – Ultralight et KD800 – ça a déjà permis de faire une bonne base de travail pour ce projet KD900X.

Quand on a attaqué KD900X – ça fait 2 ans qu’on a lancé ce projet-là – ça faisait déjà 5 ans qu’on réfléchissait à la compréhension du phénomène. On commençait à arriver à maturité sur la compréhension du phénomène de dynamique, ce qui faisait qu’une chaussure est plus économe qu’une autre. Et la deuxième, c’est qu’on avait déjà une petite dizaine d’années d’expérience sur le développement de chaussures de compétition.

Je savais ce que c’était que de construire une chaussure à 200 grammes, parce que je l’avais fait pendant des années. Par contre, là, le défi, c’était de dire : « il faut faire une chaussure à 200 grammes avec une technologie carbone et avec des mousses nouvelle génération… »

🔥 Découvrez la suite de l’interview de Stéphane en septembre à travers le test complet de la KD900X

Charly d’Opentri

On a hâte de voir ce nouveau projet arriver avec la KD900X et de pouvoir la tester et puis de la mettre aussi à l’épreuve de sa durabilité.

On aura l’occasion de le faire dans les prochains mois. Merci Stéphane pour ta disponibilité, c’était un échange hyper intéressant.

Je pense qu’on a bien plongé dans les coulisses de la création et on a discuté de sujets qui sont souvent, à mon avis, un peu flous aux yeux du grand public et nous les premiers, sur la conception, sur la technologie derrière une chaussure.

Crédits photos : KIPRUN

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