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Une heure, cinq minutes et douze secondes. C’est le chrono réalisé par Kristian Blummenfelt sur le semi-marathon des Championnats du Monde Ironman 70.3 à Nice — la meilleure performance jamais réalisée sur semi-marathon dans l’histoire du format.
Ce qui rend cette performance encore plus stupéfiante : à son entrée en T2, il était 16e avec 2 minutes 35 de retard sur le leader. Voici l’analyse de cette remontée de légende. Ainsi que les trois leçons qu’on peut en tirer pour son propre entraînement.
Le contexte
Les Championnats du Monde Ironman 70.3 à Nice, c’est 1 900 m de natation dans la baie des Anges, 90 km de vélo avec l’ascension du col de Vence et plus de 1 200 m de dénivelé positif, puis un semi-marathon sur deux boucles sur la promenade des Anglais — plat, rapide, taillé pour les performances.
Blummenfelt sort de l’eau dans le paquet principal. Sur le vélo, il commence progressivement à perdre du terrain. Il ne suit pas le tempo imposé par le groupe de tête, notamment par Hayden Wilde qui finira vainqueur. Comme il l’expliquera après la course, il se sentait plutôt bien au col de Vence — c’est dans la descente technique vers Nice qu’il perd le contact et l’énergie du groupe.
Il arrive en T2 en 16e position, à 2’35 » du leader. À ces vitesses-là — 19 à 20 km/h de moyenne en course à pied pour les meilleurs — combler ce retard signifie reprendre 7 à 8 secondes par kilomètre sur des athlètes qui courent déjà au maximum de leur capacité. Sur le papier : mission impossible.
Et pourtant.
Leçon 1 : la stratégie de course, pas la panique
Avant la course, Blummenfelt avait annoncé viser environ 1h08 sur la partie course à pied. Il a terminé en 1h05’12 — largement sous son propre objectif.
Ce qui est remarquable, ce n’est pas seulement la vitesse. C’est la sérénité avec laquelle il a géré son retard. Il n’a pas paniqué en voyant l’écart se creuser sur le vélo. Il n’a pas cherché à rester à tout prix dans le groupe de tête au détriment de ses jambes. Il a fait confiance à son plan et à ses qualités en course à pied.
La remontée n’a pas été construite sur un coup de folie. Elle s’est construite progressivement, kilomètre après kilomètre, sans jamais entrer dans le rouge. Et le tracé en aller-retour sur la promenade des Anglais lui a offert un avantage tactique précieux : à chaque demi-tour, il pouvait voir les écarts en temps réel, ajuster son effort, savoir combien il reprenait et sur qui.
La leçon pour nous, amateurs : si tu prends du retard en course, ne cherche pas à le combler immédiatement. La meilleure stratégie reste souvent de suivre ton plan, d’ajuster progressivement avec les informations que tu as. Et de ne jamais te laisser dicter par la panique. En triathlon longue distance, les erreurs de gestion se paient toujours — et une remontée efficace se construit sur la durée, pas sur quelques minutes d’excès.
Leçon 2 : des années de méthode, pas quelques mois de préparation
Cette performance ne s’est pas construite sur la dernière saison. Elle est le résultat de plusieurs années d’entraînement avec Olav Aleksander Bu, le physiologiste et entraîneur norvégien qui a démocratisé la méthode du double seuil en triathlon. Il a d’ailleurs aussi accompagné Gustav Iden et Casper Stornes.
La méthode norvégienne en résumé
On distingue dans cette méthode :
- Un travail intensif très précis, contrôlé autour des seuils lactiques (SL1 et SL2), mesuré régulièrement par des prises de lactate sanguin
- Des journées de double seuil : deux séances intenses dans la journée, mais toujours contrôlées. Jamais au-dessus du deuxième seuil, même quand l’athlète se sent capable d’aller plus vite
- Un volume total considérable (30 à 35h par semaine pour les pros norvégiens) réalisé en grande majorité à basse intensité. Technique en natation, endurance longue à vélo, footings en course à pied, toujours sous le premier seuil
Ce qui différencie cette approche : ce n’est pas s’entraîner plus dur. C’est s’entraîner de façon plus disciplinée sur le contrôle des intensités. Pas d’ego sur les séances faciles qui restent vraiment faciles. Ni de dérive sur les séances de seuil qui restent rigoureusement au seuil — jamais plus haut.
C’est ce qui permet d’enchaîner deux séances dans la même journée sans s’épuiser. Et c’est ce qui produit des athlètes capables de courir un semi-marathon proche de leur niveau à sec — après 1 900 m de nage et 90 km de vélo.
La leçon pour nous, amateurs : ne pas copier le volume. 30-35h par semaine, c’est le domaine des pros à temps plein. Mais le principe est transposable : la grande majorité de ton volume d’entraînement doit se faire à basse intensité, sous ton premier seuil. C’est ce qui te permet d’exploiter ensuite le travail de qualité que tu réalises sur tes séances intenses. Et ces séances intenses doivent rester rigoureusement contrôlées — jamais plus haut que prévu, même le jour où tu te sens fort.
Leçon 3 : un profil physiologique délibérément optimisé pour le format
Avant son titre olympique à Tokyo en 2020, la VO2max de Blummenfelt était documentée autour de 90 ml/min/kg. C’est un niveau extrême, l’un des plus élevés jamais mesurés chez un athlète.
Depuis, en se tournant vers la longue distance (champion du monde Ironman en 2021 à Kona), il semblerait qu’il ai délibérément fait redescendre cette VO2max autour de 80 ml/min/kg. C’est un chiffre qui reste exceptionnel, mais significativement plus bas.
Pourquoi sacrifier une partie de sa puissance maximale ?
Parce que sur un 70.3 ou un Ironman, la VO2max n’est pas le facteur le plus déterminant. Ce qui compte, c’est la capacité à soutenir un pourcentage élevé de cette VO2max pendant plusieurs heures. Et surtout à utiliser efficacement les lipides comme carburant pour préserver les stocks de glycogène.
En réduisant légèrement la VO2max tout en augmentant massivement le volume à basse intensité, Blummenfelt a gagné en efficacité métabolique sur la durée. Il a sacrifié un peu de puissance brute pour être bien plus efficace là où ça compte vraiment : les 4 à 6 heures d’effort d’un 70.3 ou d’un Ironman.
La leçon pour nous, amateurs : ce qui fait un bon triathlète sur format sprint ou olympique ne fait pas automatiquement un bon triathlète sur format half ou full. L’entraînement doit être pensé en conséquence. Passer du court au long ne signifie pas « faire un peu plus de tout ». C’est réorienter une partie significative du volume vers le développement de l’endurance fondamentale et de l’efficacité métabolique. Le travail de VO2max reste utile, mais il n’est plus l’alpha et l’oméga de la performance sur longue distance.
Ce que cette course nous dit sur le triathlon
Ce que Blummenfelt a montré à Nice, c’est que la performance en triathlon longue distance est le produit d’un système cohérent, pensé sur le long terme, appliqué avec une discipline extrême sur l’intensité, à l’entraînement comme le jour de la course.
Beaucoup de talent, bien sûr, mais pas de la chance ni un coup d’éclat isolé. Le résultat d’années de travail méthodique, d’un entraîneur qui comprend la physiologie à un niveau rare, et d’un athlète qui fait confiance à son plan même quand tout semble perdu.


